
À vrai dire, tout portait à croire que cette échéance électorale accoucherait d’un tel dénouement.
Comment pourrait-il en être autrement lorsque, à quelques heures seulement de la proclamation des résultats, l’on aperçoit certains dignitaires du pouvoir graviter autour de la Direction des élections, ostensiblement alignés derrière des formations politiques dépourvues de véritable assise populaire et conduites par des responsables dont l’audience publique demeure pour le moins marginale ?
Cette élection m’aura au moins enseigné une vérité aussi douloureuse qu’inquiétante : notre pays peine encore à s’inscrire pleinement dans les exigences d’une démocratie mature.
Une consultation électorale dont l’issue consiste à attribuer la quasi-totalité des sièges à ceux-là mêmes qui en assurent l’organisation ne saurait être qualifiée de compétition démocratique.
Elle s’apparente davantage à une mise en scène institutionnelle dont le verdict semble écrit d’avance.
Sur les 147 sièges à pourvoir, près de 98 % ont été attribués au mouvement au pouvoir et à ses satellites politiques. Un tel résultat suscite l’étonnement jusque parmi les citoyens les moins enclins à la contestation.
Dans toute démocratie digne de ce nom, la diversité des opinions et des sensibilités politiques trouve naturellement sa traduction dans les institutions représentatives.
Lorsqu’une seule mouvance accapare presque 98% de la représentation nationale, il est légitime de s’interroger sur la sincérité du processus ayant conduit à un tel résultat.
L’image qui me vient à l’esprit est celle d’une rencontre sportive opposant deux équipes, où l’arbitre, les commissaires de match et les organisateurs appartiendraient tous au même camp.
Personne ne s’étonnerait alors de voir le score final tourner à l’avantage de cette équipe. Pourtant, la démocratie ne saurait fonctionner selon une telle logique ; elle exige l’impartialité, l’équité et le respect scrupuleux des règles du jeu.
Plus préoccupant encore, certains des bénéficiaires de ces sièges ne disposent ni du parcours intellectuel digne, ni de la légitimité populaire que requiert la noble mission de représenter la nation.
L’Assemblée nationale devrait être le sanctuaire du débat d’idées, le lieu où se confrontent les visions et où se construit l’avenir du pays.
Que viendront y faire ceux dont le principal mérite semble avoir été leur proximité avec les cercles du pouvoir ? Défendront-ils les aspirations du peuple ou se contenteront-ils de jouir des privilèges attachés à leur fonction ?
Je pense surtout à ces millions de Guinéens vivant loin des centres de décision, dans nos préfectures, nos sous-préfectures et nos villages.
Comment ne pas éprouver de la compassion pour ces citoyens qui découvrent aujourd’hui qu’ils seront représentés par des personnes qu’ils estiment n’avoir jamais choisies ?
Quiconque prendra la peine de se rendre à Kankan, à Siguiri, à Beyla ou dans bien d’autres localités entendra la même interrogation : où et quand avons-nous donné mandat à ceux qui prétendent désormais parler en notre nom ?
Ma déception est également profonde face à l’attitude de certains anciens responsables de la Transition qui avaient solennellement pris l’engagement, devant le peuple et devant l’histoire, de ne jamais briguer de mandat électif.
Les voir aujourd’hui revenir sur leur parole, se réfugier derrière des partis de circonstance et nourrir à nouveau des ambitions institutionnelles constitue une entorse regrettable à l’éthique politique et à la crédibilité de la parole publique.
Le plus inquiétant demeure toutefois le rapport que certains entretiennent avec le peuple. Trop souvent, les citoyens sont traités avec condescendance, parfois même avec un mépris à peine dissimulé.
Or, aucune nation ne peut durablement prospérer lorsque ses dirigeants cessent d’écouter ceux dont ils tiennent leur légitimité.
Une telle posture affaiblit la confiance collective, altère la dignité nationale et assombrit l’horizon de l’espérance.
La grandeur de la démocratie réside précisément dans sa capacité à garantir à chaque acteur politique la possibilité de concourir librement et équitablement.
Elle ne consiste pas à éliminer toute concurrence, ni à réduire au silence les voix divergentes. Lorsqu’un même camp organise les scrutins, en contrôle les mécanismes et remporte successivement toutes les consultations électorales avec des scores avoisinant systématiquement les 98 %, il devient difficile de convaincre que la compétition fut réellement ouverte et sincère.
Ceux qui encouragent le Chef de l’État à emprunter une telle voie ne lui rendent pas service. Gouverner ne signifie pas tout posséder, tout contrôler et tout concentrer.
L’histoire politique, partout dans le monde, enseigne au contraire qu’une accumulation excessive du pouvoir engendre inévitablement frustrations, ressentiments et tensions.
La stabilité durable repose sur l’inclusion, le dialogue et le respect du pluralisme, non sur l’hégémonie absolue.
Pour notre part, à l’AGN (Avenir d’une Guinée Nouvelle ) nous avons choisi un autre chemin : celui de la proximité avec les citoyens.
Nous avons sillonné les quatre coins du pays, parcouru les régions, les préfectures et les localités les plus reculées afin de porter notre vision et d’écouter les préoccupations de nos compatriotes.
Jusqu’à vingt-quatre heures avant la proclamation des résultats par la DGE, l’ensemble des remontées issues des CACV, transmises par nos représentants sur le terrain, accordaient à notre parti une avance particulièrement significative dans plusieurs circonscriptions.
Cette tendance n’avait d’ailleurs rien de surprenant. Nous étions le seul parti politique à avoir parcouru l’ensemble du territoire national avec un programme détaillé, chiffré et défendu au contact direct des populations.
Or, contre toute attente, les résultats provisoirement proclamés nous attribuent un seul siège, obtenu sur la liste nationale. Une telle divergence entre les tendances observées sur le terrain et les chiffres provisoires soulève inévitablement des interrogations. Comment expliquer un tel renversement en l’espace de quelques heures ? Par quel mystérieux mécanisme statistique ou quel improbable « miracle algorithmique » une dynamique électorale aussi favorable aurait-elle pu se transformer en un résultat aussi dérisoire ?
Pendant que certains se cantonnaient à quelques coins du pays, nous avons fait le pari de parler à toute la Guinée. C’est pourquoi ma déception est d’autant plus profonde.
De Tanènè à Linsan, de Dalaba à Koubia, de Poredaka à Sérédou, de Lorombo à Yendet, d’Avilissou à Baro, de Balimana à Kassadou, j’ai rencontré des femmes courageuses, des jeunes pleins d’espoir et des anciens soucieux de l’avenir de leur pays. J’ai entendu leurs attentes, leurs difficultés et leurs aspirations.
Aujourd’hui, beaucoup d’entre eux ont le sentiment que leur voix a été étouffée et que leur choix a été relégué au second plan.
Pourtant, malgré l’amertume et l’indignation que suscitent ces résultats, je demeure convaincu d’une chose : l’avenir d’une nation ne se construit ni sur les artifices électoraux ni sur les victoires écrasantes obtenues au détriment de la confiance populaire. Il se bâtit sur la justice, la transparence, l’équité et le respect de la souveraineté du peuple.
La Guinée mérite des institutions crédibles, des élections incontestables et une représentation nationale véritablement fidèle à la volonté de ses citoyens.
Ma déception est immense, mais ma foi en l’avenir de notre pays demeure plus grande encore.
Dr. Karamo Kaba
Écrivain ~ Auteur ~ Acteur Politique
Tatakaba66@gmail.com
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Last modified: 7 juin 2026




