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Interview- Dr Faya Moïse Sandouno : ‘’la convention franco-libérienne de 1907, confirmée par l’accord de 1911, stipule en son article 1er que le fleuve Makona appartient à la Guinée’’

12 mars 2026

Alors que des tensions sont récemment apparues autour du fleuve Makona, à la frontière entre la Guinée et le Libéria, l’historien et spécialiste des questions frontalières, Dr Faya Moïse Sandouno, analyse les origines de ce différend et les mécanismes susceptibles d’éviter une escalade. Dans cette interview qu’il a bien voulu accorder à notre rédaction, il revient sur les faits, les bases juridiques de la frontière et appelle au dialogue entre les deux États. Interview…

Selon l’accord de 1907, confirmé par celui de 1911, le fleuve appartient à la partie guinéenne. C’est d’ailleurs précisé à l’article 1er de l’accord : le fleuve Makona ne constitue donc pas une limite mais relève de la souveraineté guinéenne.

 

Mediaguinee : Après la Sierra Leone récemment, la Guinée a un litige frontalier avec son voisin, le Libéria, autour du fleuve Makona, dans la localité de Lofa. Qu’en savez-vous ?

Dr Faya Moïse Sandouno : Vous faites bien de poser la question. Les conflits frontaliers deviennent de plus en plus récurrents autour du territoire guinéen. Je rappelle que la Guinée est un État qui partage ses frontières avec six pays.

Les autorités libériennes ont lancé d’importants travaux publics dans la localité de Lofa, non loin de la préfecture de Guéckédou. Par solidarité, elles ont demandé aux autorités guinéennes la permission d’exploiter du sable dans la zone sur le fleuve Makona. Les autorités guinéennes, ne trouvant rien d’anormal à cette demande, y ont donné suite. Les Libériens ont commencé l’exploitation, initialement prévue pour un mois. Mais après cette échéance, ils ont poursuivi les travaux. Pire, l’exploitation est passée d’un caractère artisanal à un usage de machines lourdes, notamment des poclains

Le Libéria, qui traverse actuellement une situation complexe, fait partie de ces six pays frontaliers. À ma connaissance, ce conflit est relativement récent. Il y a quelques jours, des tensions sont apparues autour d’un point de passage au niveau du fleuve Makona. Ce lieu sert également d’espace de loisir entre les deux communautés, guinéenne et libérienne, qui vivent de part et d’autre de la frontière. Je précise qu’il s’agit du peuple Kissi, la même communauté ethnique vivant des deux côtés.

Selon les informations disponibles, les autorités libériennes ont lancé d’importants travaux publics dans la localité de Lofa, non loin de la préfecture de Guéckédou. Par solidarité, elles ont demandé aux autorités guinéennes la permission d’exploiter du sable dans la zone sur le fleuve Makona.

Les autorités guinéennes, ne trouvant rien d’anormal à cette demande, y ont donné suite. Les Libériens ont commencé l’exploitation, initialement prévue pour un mois. Mais après cette échéance, ils ont poursuivi les travaux. Pire, l’exploitation est passée d’un caractère artisanal à un usage de machines lourdes, notamment des poclains (pelles hydrauliques), souvent employées pour l’extraction de ressources du sous-sol dans les zones orifères et diamantifères.

Cette situation a attiré l’attention des forces de défense et de sécurité guinéennes, déployées pour veiller à l’intégrité du territoire national. Suite aux informations transmises aux autorités préfectorales de Guéckédou, l’arrêt des travaux a été exigé et les machines saisies. Des échanges ont ensuite été engagés avec les autorités libériennes.

Il y a quelques jours, le ministre guinéen de l’Administration du Territoire et de la Décentralisation et son homologue libérien se sont rencontrés à Guéckédou pour discuter de la situation. Un compromis a été trouvé.

Cependant, dans ce genre de contexte, les esprits peuvent rapidement s’échauffer par excès de nationalisme. Ainsi, le drapeau guinéen qui était sur place a été retiré par de jeunes Libériens, en présence des militaires guinéens, qui ont fait preuve de sang-froid et n’ont pas réagi violemment. Hier (mardi, ndlr) encore, la situation restait très tendue au niveau du fleuve.

Il est donc crucial que les autorités des deux États poursuivent le dialogue pour trouver une solution durable.

Mediaguinee : Vous êtes un fin connaisseur des questions frontalières. Selon vous, pourquoi la Guinée a-t-elle laissé le Libéria hisser son drapeau sur cette terre, alors que certains textes internationaux évoquent la propriété d’un fleuve par le pays d’où il tire sa source ?

Dr Faya Moïse Sandouno : Quant à la question spécifique concernant le fleuve, à ma connaissance, le principe le plus reconnu en matière de droit international des frontières est celui du Thalweg. Cette théorie stipule que lorsqu’un fleuve sert de frontière entre deux États, c’est le milieu du fleuve qui sert de limite. Ce principe est largement appliqué au plan international.

Pour le cas particulier du fleuve Makona, il faut rappeler qu’au moment où les limites étaient tracées, la Guinée n’était pas encore indépendante. Le Libéria, lui, avait déjà acquis son indépendance, étant un territoire créé pour accueillir les anciens esclaves noirs libérés aux États-Unis dans le cadre de la politique anti-esclavagiste du XIXᵉ siècle. Ces populations se sont installées progressivement et ont obtenu l’indépendance en 1826, alors que la Guinée ne l’a acquise qu’en 1958.

Les deux autorités doivent poursuivre les échanges pour trouver une solution durable.

Cette différence de chronologie a joué dans les négociations. Selon l’accord de 1907, confirmé par celui de 1911, le fleuve appartient à la partie guinéenne. C’est d’ailleurs précisé à l’article 1er de l’accord : le fleuve Makona ne constitue donc pas une limite mais relève de la souveraineté guinéenne.

Quant à l’incident du drapeau, il faut comprendre que lorsqu’il a été retiré par des jeunes Libériens, les militaires guinéens sur place ont fait preuve de sang-froid et n’ont pas réagi violemment, malgré la tension. Ce geste illustre l’importance du dialogue et de la retenue dans la gestion de ce différend frontalier. Les deux autorités doivent poursuivre les échanges pour trouver une solution durable.

Mediaguinee : Vous pouvez nous dire alors que, là où il y a la limite, c’est une partie qui appartient à la Guinée ; le lieu conflictuel aujourd’hui, celui qui pose problème, est-ce qu’il appartient à la Guinée ? Puisque le fleuve lui-même appartient déjà à la Guinée, que pouvez-vous nous dire sur cette localité ?

Dr Faya Moïse Sandouno : Il faudra approfondir l’étude des accords pour savoir exactement où se situe la limite.

Ce qui est clair, c’est que la convention franco-libérienne de 1907, confirmée par l’accord de 1911, stipule en son article 1er que le fleuve appartient à la Guinée. Ce fait est établi et repose également sur l’accord franco-britannique. À partir de ce principe, on peut raisonnablement soutenir que le fleuve relève de la souveraineté guinéenne.

La question qui se pose maintenant, c’est de savoir si, au-delà du fleuve, il existe un territoire qui appartient également à la Guinée et où se situent les bornes frontalières exactes. Ces points doivent être examinés de près par les autorités et les commissions techniques, afin de déterminer la limite précise entre les deux États.

Certains évoquent le principe selon lequel un fleuve est réputé appartenir au pays d’où il tire sa source. Ce n’est pas un principe que je retiens. Le principe que je connais et qui est reconnu internationalement, c’est celui du Thalweg, que j’ai évoqué précédemment. Pour le cas spécifique du Makona, l’accord stipule clairement que le fleuve appartient à la Guinée. Il n’y a donc aucune raison de douter de cette propriété.

Un drapeau ne peut être retiré que pour des raisons valables, et je ne vois pas de justification pour que les Libériens aient fait descendre le drapeau guinéen déjà installé. Il faut aussi considérer que ces actes peuvent parfois émaner de jeunes dont l’esprit est surchauffé, et ne reflètent pas nécessairement la volonté des gouvernements.

Mediaguinee : Lors de la rencontre entre les autorités des deux pays à Guéckédou — ville arrosée par le fleuve — les Libériens avaient validé l’implantation du drapeau guinéen à son emplacement, après le fleuve, reconnaissant ainsi la propriété guinéenne sur cette terre. Quel est votre avis ?

Dr Faya Moïse Sandouno : Oui, je crois que si les Libériens reconnaissent que le fleuve appartient à la Guinée, c’est qu’ils ont pris connaissance de l’accord franco-libérien de 1907, réaffirmé en 1911. La reconnaissance de la propriété de la Guinée sur ce fleuve repose donc sur ce texte historique.

La zone conflictuelle est habitée par des populations de la même communauté Kissi, avec des attaches familiales de part et d’autre de la frontière. Certains ont des oncles en Guinée, d’autres des tantes au Libéria. Ce sont les mêmes familles. Si, pour des questions d’humeur ou de malentendus, on en venait aux armes, cela ne serait pas républicain. C’est dans cet esprit de prudence et de dialogue que l’armée guinéenne a agi, et je salue cette manière de gérer les différends entre voisins et entre communautés voisines

Quant à l’enlèvement du drapeau guinéen, cela relève de questions qui doivent être examinées par les autorités. Ce qui est certain, c’est qu’un drapeau ne peut être retiré que pour des raisons valables, et je ne vois pas de justification pour que les Libériens aient fait descendre le drapeau guinéen déjà installé. Il faut aussi considérer que ces actes peuvent parfois émaner de jeunes dont l’esprit est surchauffé, et ne reflètent pas nécessairement la volonté des gouvernements. Ainsi, je ne peux pas affirmer que ce geste provient d’une instruction des autorités libériennes.

Concernant la réaction des militaires guinéens sur place, il faut saluer leur retenue. Surarmés et bien formés, ils ont su imposer le drapeau guinéen sur la bande disputée tout en gardant leur sang-froid, évitant ainsi toute escalade. Cela témoigne de l’esprit républicain de l’armée guinéenne et de son respect du droit international et du droit humanitaire.

Il ne faut pas oublier que la zone conflictuelle est habitée par des populations de la même communauté Kissi, avec des attaches familiales de part et d’autre de la frontière. Certains ont des oncles en Guinée, d’autres des tantes au Libéria. Ce sont les mêmes familles. Si, pour des questions d’humeur ou de malentendus, on en venait aux armes, cela ne serait pas républicain. C’est dans cet esprit de prudence et de dialogue que l’armée guinéenne a agi, et je salue cette manière de gérer les différends entre voisins et entre communautés voisines.

Il est essentiel que nos États poursuivent activement ces démarches afin de matérialiser clairement leurs limites territoriales et de renforcer la gestion et la sécurité des zones frontalières. 

Mediaguinee : Votre mot de la fin…

Dr Faya Moïse Sandouno : Je vous remercie pour votre attention. C’est un honneur pour moi de m’exprimer sur ce sujet d’actualité, qui mérite une vigilance particulière de la part des autorités.

Un élément important à souligner est que la question des frontières dépasse désormais le cadre strict de nos États. L’Union africaine, à travers son Programme Frontières, accompagne depuis plusieurs années les pays africains dans la gouvernance de leurs zones frontalières.

Pour la Guinée, ce programme, soutenu par l’Allemagne et la GIZ, a mis en place plusieurs mécanismes d’accompagnement destinés à faciliter la démarcation des frontières. Il est essentiel que nos États poursuivent activement ces démarches afin de matérialiser clairement leurs limites territoriales et de renforcer la gestion et la sécurité des zones frontalières.

Réalisée par Christine Finda Kamano & Robert Kourouma

 

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Last modified: 12 mars 2026

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