
Guinée- La création de la Société nationale du tabac ouvre le débat sur l’avenir du marché des cigarettes en Guinée. Au-delà de son capital annoncé de 100 milliards de francs guinéens, cette nouvelle structure pourrait, selon Ibrahima Sory Cissé, contribuer à la mobilisation des recettes publiques, à la création d’emplois et à la lutte contre la contrebande.
Recontré ce mardi, le président de l’ONG Génération sans tabac Guinée anticipe également une forte augmentation du prix des cigarettes dans les prochaines années, tout en appelant à maintenir la santé publique au cœur des préoccupations.
La mise en place de cette société, officialisée par décret à la télévision nationale le lundi 19 octobre 2026, suscite des interrogations sur les orientations que les autorités entendent donner à la filière du tabac. Pour Ibrahima Sory Cissé, directeur de la communication et des relations publiques à la Caisse nationale de sécurité sociale (CNSS), cette initiative ne doit pas être interprétée comme un recul dans la prévention du tabagisme.
Lauréat du prix de l’Organisation mondiale de la santé (OMS) pour la lutte contre le tabac en 2011, il considère que l’encadrement du commerce des cigarettes peut aller de pair avec les actions de sensibilisation. Il encourage ainsi les autorités à mieux organiser la commercialisation du tabac et de ses dérivés. « Nous encourageons donc le gouvernement guinéen dans sa démarche afin de faire la réglementation de la commerciale pour la commercialisation du tabac et dérivés en République de Guinée », affirme-t-il.
Des cigarettes potentiellement plus chères dans les prochaines années
Parmi les changements qu’il envisage figure une hausse significative du prix des cigarettes sur le marché guinéen. Ibrahima Sory Cissé estime que la fiscalité et les mécanismes de réglementation pourraient modifier les habitudes de consommation, à condition que les mesures soient effectivement mises en œuvre.
Pour illustrer son raisonnement, il évoque le cas français, où certains paquets de cigarettes coûteraient, selon lui, entre 10 et 15 euros. Il prévoit une évolution importante des prix en Guinée à moyen terme. « Et j’avoue que d’ici deux ans ou trois ans, tout paquet de cigarettes qui coûte aujourd’hui 5 000 ou 10 000, le prix va grimper entre 20 000 ou 25 000 voire 50 000 francs guinéens », prédit-il.
Ces montants correspondent aux prévisions de l’intervenant et non à une grille tarifaire officielle. Le décret portant création de la société, tel que présenté dans les éléments disponibles, ne permet pas d’établir qu’une telle augmentation a été décidée par les autorités.
Au-delà de leur incidence sur le pouvoir d’achat des consommateurs, ces éventuelles hausses posent la question de leur articulation avec les objectifs de santé publique et la lutte contre les circuits informels de distribution.
Un marché à mieux contrôler
L’autre enjeu mis en avant par le responsable associatif concerne la circulation des marques de cigarettes et le contrôle de leur commercialisation. Il voit dans la future société un instrument susceptible de renforcer la surveillance du marché et de limiter les pratiques de contrebande. « Aujourd’hui, quand la Société nationale du tabac sera fonctionnelle, elle va réglementer tout ce qui concerne la contrebande des marques de cigarettes en République de Guinée, prendra fin », affirme-t-il.
Pour atteindre cet objectif, la société devra notamment s’appuyer sur des mécanismes de contrôle et de sécurisation des recettes. Ibrahima Sory Cissé insiste sur la modernisation de la gestion et sur la nécessité de faire de la santé des populations un axe de travail. « Je miserai sur le capital humain, je vais miser sur la modernisation opérationnelle et je vais miser sur. les recettes, les recettes seront bien traitées, les recettes seront bien sécurisées. Je miserai sur l’assainissement des recettes. Et je miserai aussi sur la santé de la population », déclare-t-il.
Les 100 milliards GNF au cœur des attentes économiques
Le capital annoncé de 100 milliards de francs guinéens représente un autre aspect important de cette création. Pour Ibrahima Sory Cissé, la question essentielle réside dans la capacité de la société à faire fructifier les ressources mobilisées et à contribuer aux finances publiques. « Le décret est clair. Mais les gens pensent que 100 milliards c’est beaucoup. Non, c’est une infime partie pour la création de la société. Si la société est bien gérée, si la société fonctionne bien, vous allez voir en deux ans, la société pourra multiplier les 100 milliards et que l’économie du pays va se porter mieux », avance-t-il.
Il associe également cette initiative à des perspectives d’emploi dans plusieurs secteurs, notamment l’administration et le transport. Il estime que les producteurs agricoles pourraient, eux aussi, bénéficier de débouchés si la société organise l’achat de leur production. « Cette Société nationale du tabac permettra d’employer des Guinéens, fera la réglementation pour permettre à l’économie du pays de se porter mieux », soutient-il.
Il inscrit cette perspective dans un objectif plus large de réduction de la pauvreté et de la précarité. « Donc la création de la Société nationale du tabac rentre dans le cadre de la lutte contre la pauvreté et la précarité », affirme-t-il.
Ces retombées restent toutefois liées aux modalités concrètes de fonctionnement de la société, à sa gouvernance et aux résultats qu’elle parviendra à obtenir.
La prévention du tabagisme reste un enjeu majeur
Si Ibrahima Sory Cissé défend les perspectives économiques de la nouvelle structure, il affirme que la prévention ne doit pas être reléguée au second plan. Il rappelle que la Guinée a adhéré en 2007 à la Convention-cadre de l’OMS pour la lutte antitabac et appelle à maintenir les efforts de sensibilisation.
Il rejette notamment l’idée selon laquelle la création d’une société nationale consacrée au tabac signifierait nécessairement un affaiblissement des organisations engagées contre le tabagisme. « Quand on dit que la Société nationale du tabac est créée, les gens pensent que le président de la République est là à diffuser les ONG qui lutte contre le tabac. Non, au contraire, nous ONG devons encourager le gouvernement, le président de la République et son cabinet afin que la population guinéenne soit protégée en matière de la consommation du tabac et dérivés », explique-t-il.
Le président de Génération sans tabac Guinée souhaite également que la communication occupe une place importante dans les activités de la société, avec une attention particulière accordée aux mineurs. « Cette Société nationale du tabac permettra aussi en son sein de faire la promotion de la santé. Elle va mettre en place les moyens de communication avec les médias publics et privés pour qu’on interdise au moins de 18 ans de consommer du tabac et dérivés, de consommer même de l’alcool », soutient-il.
Pour lui, la réussite de cette démarche suppose une coordination entre les autorités, les associations et les médias, sans confusion entre les objectifs économiques et les impératifs sanitaires. « Il suffit seulement de mettre tout en ensemble, d’organiser bien et de faire en sorte que chaque partie se reconnaisse dans la création de cette Société nationale du tabac », insiste-t-il.
Il cite notamment l’interdiction de fumer à l’intérieur de l’aéroport de Conakry parmi les mesures qu’il considère comme des avancées dans la lutte antitabac. À ses yeux, les efforts de prévention doivent se poursuivre afin de limiter les risques liés à la consommation du tabac et de ses dérivés. « Une population malade est une population improductive », rappelle-t-il.
Le responsable associatif résume enfin la position de son organisation en mettant en avant la protection des vies humaines et la nécessité d’éviter les tensions entre les acteurs publics et les organisations de prévention. « Nous, on peut dire à l’ONG Génération sans tabac Guinée que notre ONG, elle est là pour sauver des vies humaines. Nous ne sommes pas là pour créer des polémiques entre notre action et les actions posées par les autorités », conclut-il.
Les premières étapes de mise en œuvre de la Société nationale du tabac seront déterminantes. Sa capacité à générer des recettes, à encadrer le marché et à contribuer à l’emploi devra être appréciée à partir de résultats concrets, tandis que les mesures de prévention et de protection sanitaire resteront un élément central de l’évaluation de cette nouvelle politique.
Abdoul Lory Sylla pour guinee7.com
Last modified: 20 octobre 2026




